« Appel à la vigilance » contre la loi sur l’immigration

"l’Humanité", 15 juin 2006
 
Résistance. Plus de cinq cents personnalités du monde de la culture, du cinéma et des sciences ont signé un appel contre la loi en discussion au Sénat

C’est dans la salle de concerts de l’Européen, à Paris, que certains signataires, parmi les cinq cents que comptabilise aujourd’hui l’« appel à la vigilance, parce qu’il n’y a pas d’espèces humaines », ont présenté, hier, leur texte contre le projet de loi relatif à l’immigration et à l’intégration.

Le texte, disponible sur le site http://appel.rezo.net, rappelle opportunément cette réflexion de Robert Antelme, écrite à la sortie du camp de concentration : « La variété des rapports entre les hommes, leur couleur, leurs coutumes, leur formation en classes masquent une vérité qui apparaît ici éclatante, au bord de la nature, à l’approche de nos limites : il n’y a pas d’espèces humaines, il y a une espèce humaine. C’est parce que nous sommes des hommes comme eux, que les SS seront, en définitive, impuissants devant nous. C’est parce qu’ils auront tenté de mettre en cause l’unité de cette espèce qu’ils seront finalement écrasés... »

C’est à cette philosophie fondamentale, au principe intangible que « tous les hommes sont comme nous » et au devoir de les défendre, au nom de la loi, que fait référence, par exemple, Ariane Ascaride. « Je ne peux que penser à Antigone qui va enterrer son frère au prix de sa propre mort, contre toutes les interdictions et les lois en vigueur, pace qu’on ne laisse pas un frère sans sépulture. C’est une loi au-dessus des lois. Je n’ai jamais compris pourquoi un homme est différent d’un homme. La question que pose cette loi n’est pas théorique, elle est essentielle. » Le philosophe Étienne Balibar refuse lui aussi d’accepter que la réalité soit falsifiée. « Le droit à migrer est un droit fondamental, mais les causes des migrations sont douloureuses et il faut accepter de les regarder en face : sortir de la logique répressive pour essayer de construire des politiques de développement avec les intéressés eux-mêmes. Car ce sont des citoyens. Cette loi n’en est pas à instaurer la sélection que l’on connaissait dans les camps, nous n’en sommes pas à cette extrémité. Nous sommes exactement à l’autre bout, là où commence sa logique, celle de la pureté de l’identité française. Une logique raciale et raciste qui vise à détruire les fondements des lois de l’intérieur. C’est pour cela qu’il n’y a pas de contradiction à se préparer à des actes de résistance civique. »

Pascal Thomas, président de la Société des réalisateurs de films, dénonce, lui, l’eugénisme implicite du texte. Quant à Jean-Pierre Alaux, du GISTI, il précise : « Cette loi s’attaque à tout ce que la communauté internationale s’attache à défendre, les droits qui protègent les plus faibles avec la déclaration universelle des droits de l’homme, la convention européenne, le préambule de notre Constitution. C’est pourquoi nous devons interpeller le Conseil constitionnel : il doit statuer non pas sur une légitimité de surface à la Constitution, mais se référer aux principes fondateurs, fondamentaux de la République. »

Le prochain rendez-vous est d’ores et déjà fixé à mardi, à l’inauguration du musée des Arts premiers. Et pour dépasser le calendrier « institutionnel », on réfléchit à l’idée d’états généraux sur la question.

Émilie Rive