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VAE VICTIS !

"Courrier de l’ACAT, n° 263, mars 2006
mercredi 7 juin 2006.
 

Nous vivons décidément une époque formidable où la réalité, de plus en plus virtuelle, est avantageusement remplacée par le discours qui la formate à volonté.

Tenez, par exemple : il y a quelque temps encore on parlait de demandeurs d’asile, de Convention de Genève, de protection des réfugiés... Pftt ! disparus tous ces concepts obsolètes et contraignants ! Vous l’aurez remarqué, il n’est plus question dans les propos officiels que d’immigration (forcément) clandestine, de réseaux (forcément) mafieux, de filières (forcément) tchétchènes, de renvois (forcément) nécessaires ; il n’y a plus de victimes, seulement des fraudeurs et des délinquants en puissance, plus d’atteintes aux droits de l’homme, seulement des « obligations de résultat » (1), plus de mauvais traitements, à la rigueur quelques bavures, mais davantage de mesures d’exception au nom de la lutte contre le terrorisme, davantage d’atteintes aux libertés individuelles, de projets préventifs parfois ubuesques (2), moins de remontrances diplomatiques et davantage de contrats commerciaux...

Le comble du cynisme vient d’être atteint avec la formule « sarkozienne » qui fait florès : oui à « l’immigration choisie » et non à « l’immigration subie ». Mais qui subit quoi ? Nous pourrons désormais importer des étrangers de premier choix, aptes à la consommation et jetables après usage, et interdire l’accès de notre belle France (ex-patrie des droits de l’homme) à ceux qui, non contents d’avoir subi persécutions et trop grande misère, auraient l’indécence de nous faire subir, de surcroît, leur présence (forcément) gênante.

Oui, malheur aux vaincus des génocides, des régimes hallucinés, des guerres économiques ! Malheur à ceux qui ne sont pas morts en route, noyés au large des côtes méditerranéennes, abandonnés dans les déserts, séparés des leurs ou abattus sur les barbelés de la forteresse Europe. Il leur faudra subir et subir encore avant d’être finalement rejetés et renvoyés à leur malheur parce qu’ils n’auront pas su décrire l’indicible en vingt et un jours et en français.

Il ne suffit pas de mourir, faut-il encore le faire de préférence au JT de 20 heures ! La réalité n’existe que dans la mesure où elle passe à la télévision. Aussi l’armée russe peut-elle continuer ses exactions en Tchétchénie en toute impunité, les gardiens des geôles africaines torturer et affamer, le Japon exécuter en silence ses condamnés... tout ceci se passe hors champ, donc n’existe pas !

Mais à l’ACAT et dans nombre d’ONG, nous savons bien que cela existe. Nos réseaux d’Églises et d’associations partenaires sont nos yeux et ensemble nous nous efforçons d’être la voix de ceux que l’on veut ignorer ou faire taire. Alors osons le politiquement incorrect en interpellant nos parlementaires, osons le socialement incorrect en refusant les dérives sémantiques, les propos sécuritaires d’un populisme de comptoir, réfutons les amalgames et gardons-nous du formatage appelé de tous leurs voeux par les extrémistes de tous bords, les stakhanovistes de la politique du chiffre et les apeurés chroniques !

Les évêques catholiques nous ont montré le chemin en posant une mise en garde courageuse allant jusqu’à évoquer les possibilités d’une désobéissance civile, celle-là même qui a sauvé l’honneur de notre pays quand sévissaient les lois iniques de Vichy. Ils sont de plus en plus nombreux les fonctionnaires à se poser des questions sur ce qu’on les oblige à mettre en oeuvre, de plus en plus nombreux les citoyens, scandalisés par les arrestations dans les écoles et les renvois musclés d’étrangers dont le seul délit est d’avoir été déboutés.

Et s’il faut mesure garder, ne trahissons pas pour autant Celui qui, étant le Tout Autre et s’est fait, par amour, le Très proche, nous redit inlassablement : « J’étais étranger et tu (ne) m’as (pas) accueilli, , j’étais en prison et malade et tu (ne) m’as (pas) visité, j’avais faim et soif ... ». N’est-ce pas là notre mandat prioritaire de chrétiens mais aussi de citoyens ?

Michèle NIKITINE, comité directeur de l’Association des chrétiens contre la torture (ACAT)


1. « Plus qu’une obligation de moyens, c’est une obligation de résultats qui vous est fixée », ministre de l’Intérieur aux préfets, 2005

2. Par exemple : le dépistage des troubles de conduites chez l’enfant dès 36 mois dans le cadre du plan de prévention de la délinquance...

Pour les non-latinistes, "Vae victis" signifie "malheur aux vaincus"