« Contre l’immigration choisie, un dialogue partagé »

"l’Humanité", 6 juin 2006
 
Entretien avec Jean-Marie Fardeau, du Comité catholique contre la faim et pour le développement

Comment le CCFD conçoit-il les relations avec les pays, les populations de migrants ?

Jean-Marie Fardeau. Pour nous, il s’agit de développer des coopérations entre pays d’origine et pays d’accueil pour permettre le développement de ces pays d’origine et remédier à la misère. Nous concevons ces relations sur la base d’un dialogue partagé, de volontariat, de processus appropriés par les autorités locales, les populations, les sociétés civiles, les associations. C’est pourquoi nous avons jugé que le projet de loi n’aurait pas dû parler, de manière unilatérale, d’immigration choisie, mais travailler au dialogue. Examiner dans quelle mesure certaines formes d’immigration peuvent être dans l’intérêt de ces pays et comment des formes de coopération, dans l’autre sens, peuvent favoriser leur développement. Il n’y avait, d’ailleurs, pas besoin d’un projet de loi pour décider de faire de la coopération intelligente avec les pays des migrants. Tout passe par l’amélioration des conditions de vie, par des programmes sociaux, éducatifs, où le secteur public trouve les marges de manoeuvre pour être en mesure de rendre service aux populations dans un environnement moins précaire.

Quels sont vos axes de travail ?

Jean-Marie Fardeau. Nous avons beaucoup appuyé la constitution du forum des associations pour les migrants, le Forim : six cents associations de tous les pays réunies en collectif, pour déterminer comment les migrants peuvent contribuer au développement de leur pays. C’est un lieu de mutualisation très - intéressant, d’expériences et de revendications d’Asie, d’Afrique, d’Amérique... Nous répondons par ailleurs à des demandes, avec un vrai objectif de codéveloppement. Il n’est pas question d’inciter, voire d’imposer, comme condition aux programmes, le retour. Il ne doit pas y avoir derrière la coopération l’idée d’un système de régulation des flux migratoires. Nous n’intervenons pas non plus en situation de solidarité. Ce sont des programmes de politique publique. Par exemple, la coopération internationale doit exiger le doublement des salaires des instituteurs, professeurs, médecins, pour que les gens puissent vivre de leur travail. Il faut chercher la cause des problèmes et ne pas s’arrêter à survoler les symptômes. Il ne suffit pas de lancer trois programmes de coopération pour modifier la donne. Il faut, bien sûr, multiplier les initiatives, travailler avec la société civile, mais il y a derrière cela un environnement politico-économique à transformer pour trouver des remèdes aux causes de l’immigration. C’est à cela que devrait s’atteler la politique publique française.

Ainsi qu’à accueillir dignement les migrants...

Jean-Marie Fardeau. En effet. Car on parle de quelques milliers de migrants par rapport aux millions d’habitants de ces pays. La frange qui émigre et qui risque sa vie est constituée de jeunes hommes de vingt à trente ans. La moindre des choses, face au risque qu’ils prennent, serait de respecter leur dignité et de les accueillir de la façon la plus humaine possible, puis de voir, avec les pays d’origine et avec eux, comment gérer ces flux migratoires. Notre pays et l’Europe ont les moyens financiers d’un accueil, même provisoire, digne des droits de l’homme, qui permette aux gens et aux autorités des deux pays de prendre le temps de réfléchir à une solution acceptable pour tout le monde. À condition de ne pas les considérer comme une masse indifférenciée de candidats aux petits boulots, où tous auraient le même profil. Ce sont des femmes et des hommes différents, avec chacun son parcours, sa vie, sa motivation, son histoire. Il ne faut pas l’oublier.

Entretien réalisé par E. R.

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Manifestations pour le retrait de la loi

Uni(e)s contre l’immigration jetable, qui totalise maintenant plus de sept cents associations, plus d’une centaine de structures associatives locales et 67 000 signataires individuels, appelle à un rassemblement, aujourd’hui, devant le Sénat, à partir de 18 heures, mais aussi à Nancy et au Mans. Demain, réunions à Bordeaux et Saint-Nazaire, débat dans le 19e arrondissement de Paris, rendez-vous à Valence devant la préfecture à 17 h 30. Après des initiatives à Paris 11e et Fontenay-sous-Bois, le 8 juin, le prochain rendez-vous, c’est le 10, avec une manifestation nationale des sans-papiers à Paris, à 14 heures, de la place de Clichy à la place Saint-Augustin, avec des déclinaisons en province, en particulier à Lyon, à 15 heures, à partir de la place des Terreaux.