Niger : « Un tri choquant et insultant »

"l’Humanité", 19 mai 2006
 
Hama Amadou, premier ministre du Niger, a très vivement réagi, comme de nombreux autres élus africains, contre le projet sarkozien. Entretien

Quelle appréciation portez-vous sur le concept d’immigration choisie ?

Hama Amadou. Je pense que cette orientation est extrêmement dangereuse car elle risque de renforcer le pillage de notre matière grise. Nous, responsables politiques africains, sommes interpellés. Cette nouvelle loi sur l’immigration, hélas déjà votée, nous gêne véritablement. Quand un pays ami, avec lequel nous entretenons des liens historiques et culturels aussi profonds, se met en tête de pratiquer une politique qui consiste à le délester de ses meilleurs cerveaux et lui laisser les peu ou pas qualifiés, ceux qu’il considère comme des inutiles... Il y a quelque chose de manifestement choquant et d’insultant dans ce tri.

Cette loi vous paraît-elle exclusivement destinée à l’Afrique ?

Hama Amadou. Il me semble. Elle ne s’adresse qu’à elle ! À un moment où nous, Africains, souhaitons qu’on nous renforce et où les autres ne cessent de nous exhorter à nous montrer beaucoup plus aptes à gouverner notre propre développement. La seule chose qu’on trouve à nous répondre, c’est : on n’a pas besoin d’immigrés sans qualifications, nous avons besoin de ceux qui ont de bonnes formations et de grosses capacités. Franchement, c’est un débauchage organisé. C’est véritablement dérangeant...

Pensez-vous que les « cerveaux africains » sont susceptibles de résister aux sirènes françaises qui leur proposent des situations matérielles - alléchantes ?

Hama Amadou. Nous exhortons nos concitoyens à ne pas se laisser prendre au piège. La fuite des cerveaux ne date pas d’aujourd’hui. Depuis quarante ans, l’Afrique subit une véritable hémorragie de ce point de vue. Sur quatre de nos jeunes qui partent se former en Occident, souvent seulement un seul revient. Toute l’Afrique endure déjà cette réalité. Le mal fait est incommensurable... Mais subitement votre ministre Sarkozy vient nous rappeler que le pillage peut être encore plus vaste, puisque la France se fait fort d’attirer maintenant nos jeunes diplômés, ceux que nous avons formés avec nos maigres ressources dans nos écoles, nos universités. Et en plus il vient sur le continent aujourd’hui en nous demandant de lui accorder notre - bénédiction.

Mais que proposez-vous ?

Hama Amadou. La lutte contre l’immigration ne peut se faire ni par la force ni par ce genre de méthode. Elle peut se pratiquer par une coopération mieux organisée, afin que les gens puissent trouver du travail chez eux, dans leur propre pays. On peut imaginer des investissements dans des productions utiles pour que les gens puissent rester au pays. S’ils travaillent chez eux, croyez-vous qu’ils auraient alors besoin d’aller se risquer en Europe ? Quitter son pays n’est jamais agréable car, quelles que soient les conditions dans lesquelles vous êtes, vous restez un étranger. Alors que chez vous, vous êtes un citoyen, digne, fier et respecté.

Entretien réalisé par Serge-Henri Malet