Sarkozy provoque au pays des expulsés

"l’Humanité", 19 mai 2006
 
Au lendemain du vote de la loi CESEDA, la visite du ministre de l’Intérieur au Mali soulève un tollé dans la société civile, qui prend sa venue comme une insulte

« Une provocation ». Dans la société - civile et jusque dans certains cercles officiels, l’expression revient dans de nombreuses bouches pour qualifier la visite de Nicolas Sarkozy au Mali, le jour même du vote d’une loi qui prétend barricader la France et opérer un tri sélectif parmi les immigrés. Une loi rebaptisée « anti-immigration » par le collectif des 21 députés de la région de Kayes, auxquels viennent de se joindre des députés de la région de Gao. Les parlementaires se disent « solidaires des Maliens de France, dont la situation sera encore précarisée par cette loi » qu’ils jugent « contraire à l’amitié et l’estime mutuelle qui existent entre les peuples français et malien ».

Une visite instrumentalisée

À Bamako, où l’atterrissage de chaque avion d’Air France est synonyme d’expulsions avec l’arrivée de Maliens menottés encadrés par des policiers, les réactions de colère et d’indignation fusent. Hier, une manifestation de deux cents personnes, partie de la Bourse du travail, a été bloquée à son arrivée aux abords de l’ambassade de France. « Sarkozy, xénophobe, raciste. Non au mépris, oui à une coopération respectueuse », pouvait-on lire sur une banderole.

À Kayes, région dont sont originaires la plupart des Maliens de France, deux cents élus locaux se sont joints à une manifestation. À l’initiative du Conseil national de la jeunesse, des associations appelaient à une nouvelle marche pour protester contre la venue du ministre français. Un sit-in était prévu dans la soirée aux abords de l’Hôtel de l’Amitié où il devait loger.

Plusieurs partis politiques maliens, dont Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (SADI), qui participe à la coalition gouvernementale, ont par ailleurs exprimé leur opposition à cette visite et appelé leurs membres à se joindre aux protestations. « Cette visite de Nicolas Sarkozy au Mali vise à légitimer la politique de répression que le gouvernement français a engagée contre les travailleurs immigrés », souligne ce parti qui va jusqu’à qualifier le concept « d’immigration choisie » de « fondamentalement raciste ».

Si ce projet de loi, qui durcit considérablement les conditions d’entrée en France tout en organisant le pillage des cerveaux, est en cause, de nombreux Maliens n’apprécient guère l’instrumentalisation d’un ministre français de l’Intérieur qui compte faire de cette visite, dans la foulée du vote de mercredi, une étape de sa campagne présidentielle. « La loi CESEDA à visée électoraliste franco-française mise en place par le ministre Sarkozy nous heurte à plus d’un titre, s’indigne dans un communiqué l’Association des expulsés maliens. Elle précarise et criminalise l’immigration du Sud (...). Ce projet de loi est une atteinte aux droits des travailleurs, aux droits de l’homme et encourage le racisme et la discrimination. C’est pour cela que cette visite nous est insupportable. » Expulsions, sort réservé à leurs compatriotes résidant en France, refus de délivrer des visas à des étudiants pourtant inscrits dans des universités françaises... La Confédération syndicale des travailleurs du Mali n’hésite pas, de son côté, à exprimer « son amertume et la profonde consternation » face à la venue de « celui qui semble être l’ennemi juré de tous nos frères travailleurs immigrés en France ».

Nicolas sarkozy plastronne

Autre argument, qui a trait celui-là à l’histoire de l’ex-colonie : l’injustice ressentie par les descendants de combattants pendant les deux guerres mondiales. « Les Maliens ne comprennent pas l’ingratitude de la France, pour la défense de laquelle leurs aïeux sont tombés sur le champ de bataille », résume Valé Moussa Sissoko, journaliste à l’Agence malienne de presse. Là encore ressurgit un passé colonial dont tout examen lucide est assimilé par le ministre de l’Intérieur à de « l’autoflagellation ».

Autant de protestations qui n’empêchent pas Nicolas Sarkozy de plastronner. Contrairement au CPE, il n’y a pas, a-t-il jugé à son arrivée à Bamako, de « risques de polémique » sur un projet de loi qu’il veut croire, sondages à l’appui, en phase avec les attentes des Français. « Ce mot "choisi", c’est un peu court pour faire une polémique », a lancé le pourfendeur des « droits-de-l’hommistes » en fustigeant, pour en rajouter dans la provocation, « une immigration familiale subie », en référence au regroupement familial dont sa loi durcit les conditions.

Une tournée d’Afrique

Celui qui avait déclaré, le 4 septembre 2005, à l’université d’été de l’UMP : « La France ne peut pas être accueillante que pour ceux dont personne ne veut », résumant la teneur de sa politique d’immigration, se rendra, après le Mali, au Niger puis au Bénin, l’ex-Dahomey, à partir duquel ont été déportés des millions d’esclaves vers les Amériques. Le même, quelques jours après la première journée de commémoration de la traite, de l’esclavage et de ses abolitions le 10 mai, s’en prenait violemment à ceux qui cherchent selon lui « à réécrire l’histoire pour culpabiliser notre nation ».

Rosa Moussaoui


Le bide de Sarkozy en Afrique

Editorial par Patrick Apel-Muller

« Ce qui distingue principalement l’ère nouvelle de l’ère ancienne, c’est que le fouet commence à se croire génial », écrivait Marx. Il semble bien que Nicolas Sarkozy soit sur cette pente. Après Mata Hari et les épisodes de l’affaire Clearstream, voilà que le ministre de l’Intérieur veut rejouer à la ligne Maginot, tournée vers le sud celle-là. Sa loi sur l’immigration jetable serait un barrage qui briserait toutes les vagues de pauvreté venues d’Afrique. Et, on allait voir ce qu’on allait voir, le candidat à la prochaine élection présidentielle allait convaincre le Continent noir de son bon droit et de son bon sens, sinon de son humanité. Las, notre homme est obligé de se déplacer en catimini à Bamako pour éviter les manifestations et à faire le gros dos devant le tollé que provoque sa politique parmi des peuples amis de la France. Des députés maliens, le premier ministre du Niger dans nos colonnes, le président du Sénégal s’indignent.

« Un raciste dans nos murs », titre un quotidien malien. « Le Sénégal consacre 40 % de son budget à l’éducation, proteste le président Wade. Je vais former des cadres et ils vont développer l’économie française ! Je vais vous envoyer la facture pour que vous me remboursiez l’argent que j’ai dépensé. La France est libre de définir sa politique mais je proteste contre ce système. » Dans une lettre ouverte à Nicolas Sarkozy, un des conseillers du président du Bénin rappelle que la traite négrière, la langue commune et le sang versé et mêlé lors des deux guerres mondiales justifient « un droit à la France » des peuples d’Afrique : « Nous avons droit à la France autant sinon davantage que certains ressortissants européens qui s’installent désormais sans nulle barrière de Dunkerque à Avignon. »

Bref, le ministre de l’Intérieur apparaît en Afrique francophone comme un pillard sans foi ni coeur - puisqu’il a une loi -, ce qui, quelques jours après une Journée de la mémoire de l’esclavage, est ressenti comme particulièrement insupportable. Son voyage est un véritable bide. Mais la plupart des médias ne le disent pas.

Mais le président de l’UMP a sans doute plus d’appétit pour les réseaux africains de ses rivaux que de sympathie pour les peuples d’Afrique. Il a tous les toupets, osant prétendre qu’il n’y avait « pas de risque de polémique » sur sa loi en France, alors que des centaines d’associations, les Églises, la gauche, les syndicats condamnent sans ambiguïté l’inhumanité de sa loi.

Nicolas Sarkozy prétend qu’il faut imiter les pays libéraux qui nous auraient précédés sur les chemins de l’immigration jetable. Alors, regardons de près l’exemple de Tony Blair qu’il cite si complaisamment.

Les nouvelles règles qu’il a imposées aux hôpitaux britanniques viennent de coûter la vie à une jeune Nigériane, privée d’une transplantation cardiaque parce que son visa avait expiré pendant son hospitalisation. Quant au conservatisme compassionnel de Bush qui le fascine tant, il se traduit par le déploiement de la troupe aux frontières du Mexique et l’exclusion qu’il fait subir à la communauté hispanique américaine. Beaux modèles !

« Sarkozy, diviseur des peuples malien et français », proclamaient des pancartes brandies par les manifestants à Bamako. Bien vu. Si, pour la seconde fois, l’élu de Neuilly modifie la politique d’immigration, c’est pour se rallier l’extrême droite française et satisfaire les demandes du patronat. Elle jettera des centaines de milliers d’immigrants sur les barbelés de Ceuta et Melilla ; elle les mettra en péril sur les barcasses qui s’aventurent sur la Méditerranée ; elle les soumettra aux nouveaux trafiquants d’hommes et aux refuges dangereux des squats. Et comme toutes les lignes Maginot, le barrage sera contourné.

L’Afrique a besoin de codéveloppement et non d’être enfermée sur sa misère comme en une prison.