Les commentaires de la presse sur le projet de loi sur l’immigration

nouvelobs.com 10 février 2006
 

L’ALSACE Olivier Brégeard

"(...) En creux, derrière l’opposition entre immigration "choisie" et immigration "subie", les immigrés d’hier et d’aujourd’hui comprendront aussi qu’ils ont été "inutiles", un fardeau pour le pays d’accueil. Et derrière son approche ultra rationnelle, son pragmatisme désincarné, le projet de loi impose des restrictions accrues aux immigrés résidant sur le territoire national, restrictions qui marquent un virage à droite -Le Pen est contraint à la surenchère- tout en promettant un accroissement du nombre de clandestins. La gauche et les associations crient au racisme, au néo-esclavagisme. Comme en matière de droit du travail (avec les CNE et CPE), l’heure semble être au renoncement à ce qui paraissait hier socialement légitime. Une partie croissante de la population semble s’y résigner, déçue, sinon désespérée, par ce fameux "modèle" français qui n’a plus rien d’exemplaire à ses yeux. Souvent décrite comme rêveuse, la France durcit ainsi ses positions pour s’adapter à marche forcée au modèle ultralibéral et aux "réalités" du monde d’aujourd’hui. Mais on peut conserver, au fond de son coeur, quelques doutes sur le bien-fondé moral de cette adaptation."

SUD-OUEST Frank De Bondt

"(...) La panne de notre système d’intégration doit cependant être traitée avec beaucoup de prudence. Une politique de fermeture des frontières, qui s’apparente à une forme de malthusianisme, se heurterait, en effet, à une autre réalité qui est la pénurie de main-d’oeuvre qualifiée dont commence à souffrir l’économie française et européenne. Un phénomène que va renforcer le basculement démographique en cours. Pour gagner la course aux talents, dans laquelle les Etats-Unis et le Canada, plus ouverts, ont quelques longueurs d’avance, notre pays ne peut se contenter de prendre des mesures défensives. Choisir ses immigrés en fonction des critères économiques va même devenir un luxe, tant la compétition entre les pays d’accueil sera acharnée. L’immigration choisie et encadrée est, en réalité, une valeur ajoutée indispensable à la croissance. Elle implique, en contrepartie, que soient accordés aux immigrés une place et des droits conformes à leur contribution. Autant dire que le rapport de forces entre les immigrés et leurs hôtes pourrait rapidement s’inverser."

LA MARSEILLAISE Nadjib Touaibia

"(...) Envisager d’aspirer de la sorte les intelligences des pays en difficulté n’est pas le meilleur moyen de dissuader les candidats à l’exil, bien au contraire. La batterie de mesures annoncées ne peut avoir d’autres effets que de porter atteinte aux droits fondamentaux des résidants en situation régulière. S’agissant enfin de la politique d’immigration, il est évidemment d’autres choix, qui passent par l’accélération des politiques d’aide et de partenariat avec les pays pauvres. Mais sans doute n’est-ce pas là le souci immédiat du gouvernement Villepin. Il y a plus urgent : faire dans la surenchère et prendre de vitesse l’extrême droite sur un thème toujours sensible à l’approche d’une échéance électorale. Tout compte fait, le gouvernement organise sans surprise un véritable recul de la politique d’immigration. Surtout, il s’emploie à agiter l’épouvantail de l’étranger envahisseur, tout en promettant d’en faire bon usage dans l’intérêt bien compris des Français. Démagogie." LE REPUBLICAIN LORRAIN Camille Ollivier

"(...) Le ministre de l’Intérieur aurait bien voulu pousser le raisonnement jusqu’à son terme et instaurer des quotas migratoires au gré des besoins sectoriels. Dominique de Villepin n’en a pas voulu mais le résultat est tout comme : chaque année seront rendus publiques des "estimations" du nombre de visas et de titres de séjour qui seront accordés. Cette immigration "choisie" a sa logique. La question est de savoir si la sélection et les barrières nouvelles qu’elle élève à l’entrée des étrangers ne provoqueront pas un regain d’immigration clandestine. Laquelle n’aura vraiment une chance de se tarir que le jour où les pays d’origine seront en mesure de donner du travail à leurs ressortissants. Encore faudrait-il, pour cela, qu’ils bénéficient de la part des pays riches de concours contribuant à leur décollage économique. Un sujet bien souvent évoqué dans le débat public mais systématiquement oublié dès qu’il s’agit de légiférer sur l’immigration."

LES DERNIERES NOUVELLES D’ALSACE Olivier Picard

"(...) Au moins reconnaît-on, par la bande, ce qui faisait scandale il y a encore vingt ans : l’immigration peut être une chance pour la France... à condition de pouvoir faire son petit marché à l’étranger. Quand M. Sarkozy nous jure qu’il veut cependant conjurer la fuite des cerveaux en limitant à quelques courtes années le droit de séjour des étudiants les plus qualifiés, il est sans doute sincère. Mais s’il semble résolu à conjurer les effets pervers de son dispositif, il n’a pas de garantie très sérieuse à proposer : pour cela, il faudrait, de son propre aveu, que l’ensemble des pays de l’Union européenne adopte les mêmes règles. Evidemment, ce n’est pas demain la veille, mais on ne retardera pas pour autant l’application du système. En attendant, on complique sévèrement le regroupement familial, on pointe du doigt des mariages blancs dont le poids reste extrêmement marginal et on verrouille les régularisations, ce qui n’est pas tenable longtemps, ni stratégiquement raisonnable. Ni laxisme, ni démagogie : l’équilibre de cette sagesse n’est manifestement pas respecté. Cherchez le déséquilibre."

LA MONTAGNE Dominique Valès

"(...) En clair, la nouvelle politique d’immigration vise à répondre aux besoins de l’économie française, ou au prestige de la France en attirant les meilleurs étudiants et les chercheurs de renom. A l’inverse les travailleurs non qualifiés, les familles des résidants seront dissuadés d’immigrer, sans compter une lutte accrue et justifiée, contre l’immigration clandestine. Il manque, néanmoins, à cette politique un volet, toujours promis et toujours attendu : une coopération suivie avec les pays d’origine de manière à assurer leur développement et à atténuer les causes de l’émigration. Sans elle, les barrières juridiques ou judiciaires les plus perfectionnées ne résisteront pas à la pression grandissante de populations attirées par le mirage des pays riches."

LE PROGRES Francis brochet

"Le projet de loi sur l’immigration accouchera d’une grande loi, forcément. Une de plus, qui ne sera jamais que la quatrième en moins de trois ans. Une loi efficace, fixant des règles claires - et très provisoires : les règles du regroupement familial, par exemple, ont déjà été changées douze fois depuis 1974. Il est vrai que faire et défaire, c’est encore faire. Mais comment expliquer cette frénésie législative ? Par une très ancienne loi de la politique, dite "duralex" : je légifère, donc je suis. Preuve en est que ce projet a provoqué une féroce bataille sur son appellation d’origine contrôlée. Dirait-on "loi Villepin", ou "loi Sarkozy" ? Au fond peu importe, puisque la suivante pointe déjà. D’ailleurs, on devrait imposer le 49-3 permanent à l’assemblée, ça permettrait de changer plus vite."

LA CHARENTE LIBRE Jacques Guyon

"(...) Les associations de défense des immigrés et la gauche ont évidemment dénoncé ce projet. Pour le PS, il s’agit d’une "perspective utilitariste" avec des "bons immigrés bénéficiant de leurs droits et de mauvais privés des leurs". A l’inverse, et sans surprise, Le Pen dénonce un "nouvel appel à l’immigration". Des "arguments" tellement entendus, tellement usés, tellement convenus qu’ils en deviennent dérisoires. Angélisme et diabolisation : on connaît la mauvaise chanson. Et le résultat : un échec de notre politique d’intégration qui fragilise notre tissu social et économique, qui ghettoïse les immigrés ; des banlieues où les taux de chômage sont les mêmes qu’à Gaza, l’échec scolaire, la discrimination au logement et à l’emploi, etc. Si tout allait bien, si on avait mené de bonnes politiques d’immigration depuis 30 ans, ça se saurait. Est-il souhaitable que seulement 5% des immigrés en France soient des immigrés "économiques" ? Est-il scandaleux qu’on demande à des migrants de s’engager sur des principes comme l’égalité homme-femme, qu’on leur demande d’apprendre notre langue ? De grands pays d’accueil et de mixité culturelle comme le Canada ou les États-Unis le font. Pour le bien de tous."