Immigration : les métiers dont la France a besoin

"le Figaro", 10 février 2006
 

Une note confidentielle du Trésor désigne les métiers et les qualifications à rechercher hors des frontières.

« L’IMMIGRATION est économiquement bénéfique mais ceci est d’autant plus vrai qu’elle est bien choisie ! » De façon inattendue, Thierry Breton, le ministre de l’Economie, a tenu la vedette lors du comité interministériel qui réunissait hier matin une dizaine de membres du gouvernement à Matignon. « C’est lui qui a créé le débat », a expliqué l’un des participants. Pour illustrer son propos, Thierry Breton a révélé à ses collègues le contenu d’une étude réalisée par la direction du Trésor intitulée « Immigration sélective et besoins de l’économie » dont Le Figaro a eu connaissance.

Attirer les étudiants à fort potentiel

Le patron de Bercy a appuyé sa démonstration sur un pari de croissance : « Le rapport évalue que l’arrivée de 50 000 immigrés se traduit en moyenne par un accroissement de la richesse produite dans notre pays de 0,1%, a-t-il expliqué. Si ces immigrés ont été « choisis », c’est-à-dire en âge de travailler, qualifiés et/ou en mesure de s’insérer sur le marché du travail, la richesse produite pourrait augmenter de 0,25%. »

Ouvriers qualifiés des travaux publics, de l’hôtellerie et de la restauration, de la mécanique, infirmiers, sages-femmes, bouchers, charcutiers, représentants... Thierry Breton a détaillé hier les onze secteurs identifiés dans le rapport pour lesquels « l’offre est dès aujourd’hui clairement insuffisante ». Le document se fonde sur différentes études réalisées notamment par les services du ministère du Travail, de l’Unedic et de l’ANPE. Le ministre a estimé que l’ouverture rapide des frontières « permettra aux entreprises de ces secteurs de produire davantage, sans pour autant que le chômage augmente ».

Les hommes du Trésor ont identifié des besoins à plus long terme, à horizon 2015. Ce sont pour l’essentiel des métiers très qualifiés (cadres commerciaux et technico-commerciaux, cadres du bâtiment et des travaux publics, personnels d’études et de recherche, enseignants...) qui manqueront de candidats mais aussi des métiers très peu qualifiés (services à la personne). « Si l’on veut augmenter la richesse par tête de nos concitoyens », c’est, selon le ministre, pour la catégorie des « très qualifiés » que la France devra recourir à l’immigration. Les rapporteurs rappellent que cela doit aussi répondre à une véritable dynamique du secteur. Ils donnent l’exemple des ouvriers qualifiés de l’électricité et de l’électronique, secteurs dont les employeurs se plaignent de pénurie, mais dont la croissance est trop faible pour justifier un recrutement à l’étranger.

Thierry Breton a donc encouragé « une politique de recrutement de talents ». Le rapport préconise d’attirer les étudiants à fort potentiel et de permettre leur insertion dans la vie professionnelle. Enfin, il s’est prononcé pour l’ouverture du marché du travail aux ressortissants des nouveaux pays membres de l’Union européenne. « Le projet de loi permettra de leurs ouvrir, par arrêté, certains secteurs d’activité dans certaines régions », explique un expert. La décision devrait être prise dès mars prochain lors d’un comité interministériel consacré à l’Europe.

par Marie-Christine Tabet

Les principales mesures du projet de loi

Renforcement de la lutte contre les fraudes au mariage binational, avec des conditions plus draconiennes dans l’acquisition de la nationalité française. Les règles du regroupement familial sont durcies. Un étranger devra par exemple travailler - il ne pourra plus se prévaloir du montant des minimas sociaux - pour accueillir sa famille.

Création d’une carte de séjour pour les travailleurs, dite « talents et compétences », valable trois ans et réservée à des migrants « hautement qualifiés ». La carte sera renouvelable. Une carte spéciale sera délivrée aux « meilleurs » étudiants, qui auront l’obligation en contrepartie de retourner chez eux au terme de leurs études. Les titulaires d’un master auront accès au marché du travail.

Le « contrat d’accueil et d’intégration » devient obligatoire. Signé par les immigrants, il stipule un certain nombre d’engagements (apprentissage du français, égalité hommes-femmes, respect des lois). Il sera généralisé et rendu obligatoire pour obtenir une carte de résident.

Fin des régularisations automatiques au bout de dix ans. Les préfets pourront continuer à délivrer des titres de séjour à des clandestins « au cas par cas » pour des raisons humanitaires.

www.lefigaro.fr/societe/20060210.FIG0083.html

Pour Jean-Marie Le Pen, il s’agit d’un « nouvel appel à l’immigration »

Jean-Marie Le Pen estime que Nicolas Sarkozy proposait un « nouvel appel à l’immigration, rebaptisée immigration choisie ». Le président du FN, lui, veut parvenir à l’« immigration zéro », « en supprimant le titre de séjour de dix ans et le regroupement familial, et en réservant les allocations et les aides sociales aux seuls nationaux français ». Le FN a rédigé une « réforme du code de la nationalité » qui prévoit en particulier la suppression totale du droit du sol et la possibilité de déchoir de sa nationalité un naturalisé condamné pour une atteinte à l’ordre et à la sécurité publique.

Julien Dray affirme que « dans la mesure où il ne prévoit pas de partenariat avec les pays tiers, le concept d’immigration choisie reste une machine à fabriquer de l’immigration irrégulière ». « C’est un aveu d’impuissance de la part du gouvernement », ajoute le porte-parole du PS.

Les Verts dénoncent la mise en place de fait d’« une politique des quotas qui transforme l’étranger en donnée d’ajustement du marché de l’emploi ». Les écologistes y voient une tentative « de stigmatisation et d’exclusion ».

François Bayrou ne voit pas « en quoi le concept d’immigration choisie répond à la question, très difficile, de l’immigration clandestine ». Le chef de l’UDF ne comprend pas, non plus, « le recours à une immigration sélective » alors que la France a cinq millions de chômeurs.

www.lefigaro.fr/societe/20060210.FIG0085.html

15% des titres de séjour délivrés échappent aux statistiques

Faute d’un matériel informatique idoine, les services de l’Intérieur livrent des chiffres incomplets et tardifs.

M.-C. T.

GRAND MÉNAGE dans les chiffres du ministère de l’Intérieur. Patrick Stéfanini, secrétaire général du comité interministériel de contrôle de l’immigration (Cici), a remis hier au premier ministre la dernière livraison des chiffres de l’immigration. Elle montre que le nombre de titres de séjour délivrés aux étrangers - après dix ans de hausse ininterrompue - a baissé de près de 2%, pour s’établir à 164 234. En revanche, l’immigration pour motifs familiaux ne cesse d’augmenter depuis 2000. Plus de 102 000 personnes en 2004, dont 24% au titre du regroupement familial, contre 63 000 quatre ans plus tôt.

Dans quelques jours, le rapport sera transmis aux parlementaires. Il aurait déjà dû arriver sur leurs bureaux depuis plusieurs mois. Le 29 novembre dernier, une version brochée devait être distribuée lors du Cici. Sa parution a été bloquée au dernier moment. Les auteurs avaient constaté des incohérences.

Ces statistiques, annoncées comme provisoires, sont à prendre avec des pincettes. Dans un avertissement, le document promet des indicateurs définitifs dans les prochains mois. Les chiffres fournis par le ministère seraient en fait sous-estimés. Certaines années, les titres non comptabilisés pourraient représenter jusqu’à 15% du total.

« Chaque année le ministère de l’Intérieur relève les compteurs au début du mois de janvier, explique un expert. L’ensemble des titres dont la validité a pris effet au cours des douze mois précédents sont alors comptabilisés. C’est en janvier 2005 que l’on a arrêté les statistiques de 2004. Mais certaines demandes déposées en 2004 n’ont débouché sur la délivrance d’un titre de séjour qu’après janvier 2005. Nous nous sommes aperçus qu’ils n’ont jamais été comptabilisés. »

2 059 460 visas en 2004

Contrairement à la plupart des grands ministères, la Place Beauvau ne dispose pas de services statistiques. L’application informatique avec laquelle les préfectures gèrent le fichier des étrangers date de la fin des années 80. Elle n’avait pas été conçue pour fournir des études statistiques. En 2002, un rapport de l’Inspection générale de l’administration (IGA) avait déjà pointé les failles de la collecte de chiffres.

« Il n’y a aucune volonté de dissimulation, explique Patrick Stéfanini, nous manquons d’un outil fiable. »

Le rapport renseigne également sur l’activité du ministère des Affaires étrangères qui a délivré 2 059 460 visas en 2004, contre 2 024 179 en 2003 et 2 036 282 en 2002. Les demandes d’asile ont atteint 65 614 en 2004 contre 61 993 en 2003 - soit une hausse de 5,8%. La France demeure le premier pays d’accueil des demandeurs d’asile en Europe.

En ce qui concerne l’immigration illégale, le nombre d’interpellations d’étrangers en situation irrégulière a augmenté en 2005 de près de 43%, avec 63 681 interpellations contre 44 545 l’année précédente.

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