A l’heure où un cheptel irréfléchi ânonne l’abjecte distinction entre "immigration choisie" et "immigration subie"

"le Monde", 11 mai 2006
 

Derniers poètes, premiers rappeurs

chronique, par Francis Marmande

Jalal Nuriddin est en ville (jeudi 11 mai à 20 h 30, à la Fondation Cartier, 261, boulevard Raspail). Jalal Nuriddin, cofondateur d’un collectif de sept poètes (The Last Poets, 1968), débarque donc, avec verbe et révolte pour tout flingue. "Etre nègre aux Etats-Unis, c’est être en colère tous les jours", murmurait James Baldwin. Dévalant des toboggans de percussions, les Last Poets assènent leur rage d’être en rimes et en rythmes. Les pouvoirs auront usé autant de temps à interdire leurs albums qu’ils en mettaient, eux, à les scander. Rien n’a pu freiner leur rayonnement de parole. Niggers are scared of Revolution ("les Négros ont la trouille de la révolution"), New York, New York, restent des classiques de la poésie au XXe siècle.

A l’égal des Black Panthers (assassinés, exilés, déglingués), ce n’étaient pas des saints. Les saints non plus. Le FBI les décora du titred’ "ennemis de l’Amérique". Le FBI devrait les remercier d’avoir tenté, une dernière fois, comme les poètes blancs, jaunes ou bleus à pois roses, de sauver la langue d’Amérique. Le FBI ne peut empêcher un Noir de se sentir autre à l’écoute de James Brown, I’m Black and I’m Proud.

Un membre des Poets, Abiodune, prend vingt ans pour avoir cambriolé une armurerie. Ce n’étaient pas des exemples, c’étaient des poètes : "On ne voulait pas d’une nation de Nègres. On utilisait le mot "Nègre’’ en espérant que ça disparaisse, mais c’est l’inverse qui est arrivé." Répertoire intact : faim, rue, défonce, crimes, familles cassées, chômage héréditaire, gosses jetés de l’école. Art poétique parfait sous nos cieux, à l’heure où un cheptel irréfléchi ânonne, sans s’en faire, l’abjecte distinction entre "immigration choisie" et "immigration subie". La poésie force à entendre les mots. Abiodune enseigne la littérature à la Columbia University.

La question n’est pas là. La poésie rend simplement la vie plus forte que la poésie. La poésie n’utilise pas la langue : elle la précède et l’invente.

La question, la voici : méconnus, honnis, les Last Poets comptent leurs albums parmi les plus samplés de la planète. Ils descendent du "scat", langue sophistiquée des musiciens afro-américains, et inspirent en aval tous les rappeurs actuels : pas seulement ceux de La Rumeur (Elancourt-Perpignan), tous. Autant dire qu’ils suscitent des groupies imprévus.

Avec son bon génie de la communication, une des soixante candidates à la candidature suprême (casaque Poitou-Charentes), nettement moins NTM que BCBG, vient de déclarer sa foi dans le rap : "Si l’on avait prêté un peu plus d’attention aux paroles des rappeurs, on aurait mieux compris les banlieues en novembre 2005." Exact.

Par une étrange coïncidence, elle partage avec son hypothétique adversaire (actuelle ministre de la défense) les mêmes goûts musicaux, les mêmes souvenirs, les mêmes rocks, les mêmes scènes. Leur tube fondateur est, divine surprise ! le même : Rock Around the Clock de Bill Haley (1954). Pas vraiment rap, pour le coup, ni slam, encore moins scat, mais plutôt scout et sympa. 1954 : pour mémoire, c’est l’année où Xenakis mélange composition et "computer", Klossowski publie Roberte ce soir, Monk, Fats Domino, Rollins, Clifford Brown sont à leur zénith...

C’est vrai que Bill Haley, ça dégage : twist blanc limé avant l’heure, hymne pendant vingt ans de mille surboums et "rallyes" où se concoctent les mariages de la haute. Des polytechniciens en tenue dansaient le "3-3-2", rock and roll façon menuet, visiblement chorégraphié par un ours slovène. Ne cherchez plus : l’hystérique promotion de Paloma, l’ourse des Pyrénées, vient de là. Cette histoire d’ours, de surboums, de gosses exclus des écoles et de derniers poètes : le drame réel du pays en "3-3-2". Le professeur Nuriddin est très explicite sur la question.