« Une immigration jetable »

lefigaro.fr 9 février 2006
 
Entretien. Nathalie Ferré est présidente du GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigrés) et porte-parole du collectif « Unis contre l’immigration jetable », qui retroupe 153 associations.

Que pensez-vous de l’avant-projet de loi validé jeudi matin par le gouvernement, sur proposition de Nicolas Sarkozy ?

Comme toutes les réformes des dernières années, cet avant-projet renforce la précarisation de l’étranger. On persiste à désigner l’étranger comme l’autre, le tricheur.

L’idée semble d’en finir avec une immigration prétendument subie. Je suis inquiète par rapport à l’utilisation du terme « d’immigration subie ». Apparemment, le fait de vivre avec un conjoint français ou l’immigration de famille est une immigration subie. Pourtant, cela fait partie des droits fondamentaux des personnes qu’on ne peut pas supprimer. Je regrette aussi qu’on propose une nouvelle réforme sans faire le bilan de la réforme précédente : aucune conclusion n’a été tirée de la loi du 26 novembre 2003 alors qu’on en constate les effets désastreux chaque jour au Gisti.

Que pensez-vous du concept « d’immigration choisie » qui instaure la carte de séjour « capacités et talents » ?

Ce concept suppose qu’on puisse choisir les gens qui viennent en France. Ce qui pose problème, c’est le statut que va avoir l’étranger rentrant dans ce cadre-là en France. La durée du titre de séjour va être alignée sur la durée du contrat de travail. Cela veut dire que l’étranger qui perd son titre de travail, perd son droit à rester en France. Cette disposition représente une pression considérable sur le salarié en question qui vivra dans une grande précarité. C’est ce que j’appelle de l’immigration jetable ou corvéable.

De plus, qui va décider de la sélection des étrangers et selon quels critères ? Ce sont sûrement les fédérations patronales qui vont déterminer les secteurs qui nécessitent de la main d’œuvre étrangère. Je vois mal comment ce dispositif peut s’accorder avec la règlementation prévue par le Code du Travail, à moins de la changer.

C’est une politique de classe. Quand on est scientifique de renom, artiste ou ingénieur, on peut venir sans problème. Pour les autres, ça devient impossible. L’ouvrier peu qualifié qui travaille en France depuis dix ans aura de plus en plus de mal à faire venir sa famille. On rajoute des conditions jusqu’à rendre théorique le regroupement familial.

Que pensez-vous des dispositifs concernant les étudiants, à savoir une sélection « des meilleurs » ?

Cette sélection ne sera pas faite selon des critères universitaires mais selon les pays d’origine. Chaque université aura des quotas d’étrangers. Je trouve que c’est une politique très peu généreuse envers les étudiants, et ce d’autant plus qu’on accepte qu’ils viennent uniquement si ça nous est utile. On ne se pose pas la question des besoins des pays d’origine. Cette disposition ne vient que renforcer les pratiques actuelles : les étudiants sont d’ores et déjà sélectionnés selon de tels critères.

Propos recueillis par Marianne Enault