« Réfléchir l’immigration en lien avec le codéveloppement »

"l’Humanité", 3 mai 2006
 
Le texte gouvernemental « accentuera la précarisation des migrants », reproche le pasteur Jean-Arnold de Clermont, qui appelle à plus de solidarité avec les pays du Sud

Jean-Arnold de Clermont est président de la Fédération protestante de France. Il est parmi les premiers à s’être exprimés, en termes critiques, sur le projet de loi sur l’immigration. Il a été reçu, samedi, par le premier ministre, en compagnie de Jean-Pierre Ricard, président de la Conférence des évêques.

Qu’avez-vous dit à Dominique de Villepin ?

Jean-Arnold de Clermont. Nous lui avons redit les deux grands arguments des Églises concernant le projet de loi sur l’immigration. D’abord, nous considérons que ce texte ne fera qu’accentuer la précarisation des migrants, déjà très grande, notamment du fait des restrictions sur les regroupements familiaux, les cartes de séjour et la régularisation. Il serait essentiel de donner un signe contraire, c’est-à-dire que les régularisations sont possibles. Ensuite, il était important de dire au premier ministre que l’inconvénient majeur de ce projet de loi, comme ceux qui l’ont précédé, est qu’il est déconnecté d’une réflexion sur une politique d’immigration liée à une politique de coopération et de codéveloppement. Nous traitons des effets et pas des causes des migrations. Nous ne faisons pas en sorte que les migrants aient le choix de rester chez eux. Notre principale critique porte donc essentiellement sur le terme d’« immigration choisie ». C’est une vision utilitariste. Le texte ne comprend pas un mot sur l’aide aux États du Sud pour faire face à leurs propres difficultés. Nous nous développons ensemble, pas contre les autres.

En quoi ce projet de loi aggraverait-il la précarisation des migrants ?

Jean-Arnold de Clermont. Par la mise en question des regroupements familiaux. Les migrants qui viennent en France, s’ils n’ont pas la perspective d’être accompagnés de leur famille, ne contribueront pas à la paix sociale dans notre pays. Être avec sa famille, c’est avoir du lien social. Quel doit être l’objectif ? C’est l’intégration. Nous avons donc besoin de signes positifs, comme ce que propose Christine Vautrin (ministre déléguée à la Cohésion sociale et à la Parité - NDLR). Son contrat d’intégration, avec la perspective dsolennité d’accueil des migrants, me semble intéressant. Encore faut-il que ce signe soit donné. Le ministre de l’Intérieur, qui nous a reçus mardi dernier (le 25 avril 2006 - NDLR), avec le président de la CIMADE, nous a dit qu’il serait prêt à créer une commission de régularisation. Si, au moins, les commissions du séjour, censées se réunir dans les préfectures, pouvaient être réactivées.

Pourquoi les Églises de France se sont-elles mobilisées contre ce projet de loi ?

Jean-Arnold de Clermont. D’abord, si on a tellement entendu les Églises, c’est qu’elles se sont exprimées dans un silence total des organisations politiques et syndicales pendant deux mois. Ensuite, il y a au moins deux siècles que les Églises vivent en relation étroite avec les chrétiens des pays du Sud. Les évêques et les pasteurs se rencontrent, de nombreuses associations existent. Ça crée des liens et un sentiment très fort de solidarité humaine entre pays du Sud et du Nord. Enfin, beaucoup de nos associations s’occupent des migrants depuis des décennies.

Quel est l’état de la réflexion sur cette problématique des migrations au sein de la Conférence des églises européennes, que vous présidez ?

Jean-Arnold de Clermont. La Conférence des Églises européennes est en train d’intégrer les migrations et le droit d’asile comme une dimension essentielle. On ne peut pas construire l’Europe si on la pense comme une forteresse. Au contraire, nous avons à faire comprendre l’Europe comme un lieu où l’apprentissage de la paix et de la solidarité doit nous permettre de nous exprimer dans le monde contemporain, beaucoup plus largement que dans les frontières de l’Europe.

Entretien réalisé par Vincent Defait