« Cette loi va encourager la clandestinité »

"l’Humanité", 3 mai 2006
 
Martine Aubry, qui présentait hier un livre sur l’immigration, a dénoncé le discours de Sarkozy et proposé une « régularisation forte des sans-papiers »

Et d’une pierre trois coups. En présentant à la presse le livre "Immigration, comprendre, construire !" (1) qu’elle a coordonné, Martine Aubry n’a pas ménagé ses critiques contre Nicolas Sarkozy et le projet de loi relatif à l’immigration et à l’intégration présenté, hier, à l’Assemblée nationale, tout en esquissant, à grands traits, ce que serait sa politique du droit des étrangers.

D’abord la critique. « Les discours ambigus sont devenus de plus en plus clairs », a jugé la maire PS de Lille, évoquant ceux du ministre de l’Intérieur appelant à aimer la France ou à la quitter. Ces propos « simples », « à courte vue », qui partent du principe que « les étrangers n’aiment pas la France et que donc les Français ont le droit de ne pas aimer les étrangers », cette volonté de vouloir « contrôler » les entrées en fonction des « besoins » ne sont pas à la hauteur des enjeux, estime en substance Martine Aubry.

Outre ce « racisme qui naît de propos irresponsables et populistes [...] on continue à parler de l’immigration comme un problème de stock et de flux alors qu’il est avant tout question de l’histoire d’hommes et de femmes » ayant fait de lourds sacrifices pour rejoindre notre pays. Et l’ancienne ministre du Travail et de l’Emploi de rappeler l’échec des politiques de droite sur la question, qu’attesteraient, selon elle, les lois successives sur le sujet prises les gouvernements de Jacques Chirac ces dernières années. Comme avec Sangatte, où M. Sarkozy croyait « régler le problème en supprimant le lieu [...] cette loi sur l’immigration vise à nous faire croire que l’on peut décourager l’immigration » en durcissant les conditions d’accès. Or, « elle ne fera qu’encourager la clandestinité », soit tout le contraire du but pour lequel elle a été créée. Enfin, dénonçant le principe d’écrémage des élites des pays d’où viendraient ces immigrés, la maire de Lille a également jugé « impossible » de passer de 5 % à 50 % « d’immigration choisie ». « Même les pays qui ont cette logique, comme le Canada, et qui permettent le regroupement familial (ce qui ne serait pas le cas ici - NDLR) n’atteignent que 20 % », a-t-elle noté. Mais « il ne sert à rien de critiquer sans proposer », a poursuivi Martine Aubry qui fait de la reconnaissance des apports de l’immigration à la France « notre premier devoir ». Il faudra aussi « ouvrir tous les emplois aux étrangers » et mettre en place « une véritable politique d’insertion économique et sociale ».

Contre l’écrémage et les quotas, Mme Aubry a défendu le « système de cartes », tout en insistant sur un « droit à la mobilité pour que ceux qui veulent repartir, le puissent, et qu’ils puissent aussi revenir ». Pas question non plus de remettre en cause le regroupement familial : « on garde ce qui existe ». Enfin, elle s’est déclarée pour « une régularisation forte des sans-papiers, mais avec des critères pour éviter l’afflux », marquant sa différence avec la position du candidat à l’investiture socialiste pour la présidentielle de 2007, Dominique Strauss-Kahn, qui s’y est dit hier opposé sur RMC. « Il y a des débats au PS sur cette question. On ne peut pas le nier », a reconnu Jean Le Garrec, présent au côté de Mme Aubry.

Cyrille Poy

(1) Immigration, comprendre, construire ! coordonné par Martine Aubry, collection « Proposer », Éditions de l’Aube, 10 euros, 274 pages.