Flou statistique sur les clandestins

"Libération", 14 avril 2006
 
Une commission sénatoriale prône un système de calcul plus précis

Clandestins, où êtes-vous ? Après quatre mois et demi de travaux, la commission d’enquête sénatoriale sur l’immigration clandestine a dénoncé hier l’incapacité des pouvoirs publics à chiffrer précisément le nombre d’étrangers séjournant de manière irrégulière sur le territoire national. « On ne bâtit rien sur l’ignorance », a souligné son rapporteur, le sénateur de l’UMP du Rhône ,François Noël Buffet. Pour lui, la mise en place d’un « outil statistique » susceptible de cerner le phénomène de l’immigration irrégulière doit être un « préalable » à toute action.

Dom-Tom. Faute de certitude, la commission s’accommode des approximations officielles. Huit ans après la vague de régularisations sous le gouvernement Jospin, il y aurait entre 200 000 et 400 000 de sans-papiers présents sur le territoire. Et de l’ordre de 100 000 entrées supplémentaires chaque année, à en croire le ministère de l’Intérieur. Pour l’Institut national des études démographiques (Ined), ce dernier chiffre est un peu trop brut : une fois défalquées les sorties du territoire, les nouveaux clandestins serait plus vraisemblablement autour de 30 000 par an.

Surtout, les sans-papiers ne sont pas là où on les attend. A en croire le rapport, le quart au bas mot des étrangers en situation irrégulière, soit quelque 100 000 personnes, n’est pas installé en Métropole mais dans les départements et territoires d’outre-mer. Plus précisément à Mayotte (45 000), en Guyane (35 000) et en Guadeloupe (5 000). La commune de Saint-Laurent du Maroni en Guyane compterait par exemple 35 000 habitants, contre 20 000 recensés par l’Insee. Nombre de sans-papiers se sont contentés de traverser un fleuve ou de parcourir quelques miles marins. Ils viennent des Comores, du Surinam, d’Haïti ou du Brésil. « Les services publics comme les hôpitaux et les écoles sont saturés, les bidonvilles réapparaissent. Il y a un réel risque de déstabilisation économique et social de ces territoires déjà fragiles », insiste le rapporteur.

Mariages. Malgré cette spécificité, la Commission d’enquête tire quarante-cinq recommandations, la plupart à portée très générale. « Nous sommes contre les régularisations massives, précise son rapporteur. En revanche, nous devons pouvoir examiner au cas par cas la situation de familles de sans-papiers, notamment quand les enfants sont scolarisés. » Nicolas Sarkozy ne dit pas autre chose. Mieux, les sénateurs se prononcent pour le « contrôle effectif de la validité des mariages », disposition controversée du projet de loi sur l’immigration qui sera examiné par le Sénat fin mai. Du coup, les huit sénateurs socialistes, communistes et Verts membres de la Commission se sont désolidarisés d’un rapport « instrumentalisé par une formation politique ».

Nathalie Raulin