L’étranger passe au tri sélectif

"Libération", 2 mai 2006
 
Aujourd’hui s’ouvre à l’Assemblée l’examen du projet de loi Sarkozy sur l’immigration. « Libération » a demandé leur avis aux Français

Xénophobes, les Français ? Apparemment moins que ne le pense leur ministre de l’Intérieur. Alors que Nicolas Sarkozy s’apprête à durcir la législation sur l’immigration au travers du projet de loi qu’il présente à partir d’aujourd’hui à l’Assemblée nationale, les résultats du sondage réalisé par l’Institut LH2 pour Libération (1) montrent une opinion publique loin d’être totalement acquise à ses idées. Sur la régularisation des sans-papiers, par exemple, tandis que le texte de Sarkozy abroge la disposition autorisant la délivrance d’un titre de séjour de plein droit aux étrangers vivant même clandestinement depuis plus de dix ans en France, 76 % des personnes interrogées se déclarent pour la régularisation des sans-papiers à partir de cinq ans de résidence. 58 % ne souhaitent pas, par ailleurs, que soit rendu plus difficile le regroupement familial. Ce que prévoit le projet de loi. Pour autant, 61 % des personnes interrogées ne sont pas favorables à la régularisation de tous les sans-papiers.

Flottement. Sur les conséquences économiques et sociales de l’immigration, les avis sont très balancés. L’immigration est certes perçue comme un atout pour la France en général, mais plutôt comme un handicap pour la situation des retraites, de l’emploi et surtout « le financement des prestations sociales ». Alors que Nicolas Sarkozy fait de l’immigration « choisie » son cheval de bataille, 48 % des personnes interrogées se disent plutôt favorables au choix des immigrés en fonction des besoins économiques de la France, mais 46 % sont opposés à cette logique.

Reflet du flottement de l’opinion publique, la lutte contre ce projet de loi ne mobilise par les foules. La manifestation organisée samedi par les associations qui luttent aux côtés des sans-papiers a attiré 5 200 personnes selon la police, le double selon les organisateurs. Et si ce texte était également en ligne de mire des participants aux défilés du 1er mai, les cortèges étaient trop clairsemés pour que ce mot d’ordre pèse réellement.

Cette faible mobilisation complique le positionnement de partis eux-mêmes divisés sur la question. C’est le cas notamment du PS, particulièrement discret sur un sujet jugé électoralement casse-gueule à un an de la présidentielle. Posture d’opposant oblige, le groupe socialiste à l’Assemblée promet toutefois une belle bagarre contre un texte accusé de faire souffler « un vent xénophobe ». « Ce projet est dangereux, car il est antirépublicain », accuse Bernard Roman (PS, Nord). « Dans un monde ouvert, dans une Europe vivante, notre pays paraît anachronique et décalé lorsqu’il envisage la question de l’immigration sous l’angle "franco-français", hors d’une réflexion globale et internationale. » Sur France 2, François Bayrou, président de l’UDF, a déclaré que son groupe ne voterait pas le texte « en l’état ». Pour le dirigeant centriste, le thème de l’immigration est « un faux débat », la véritable question étant aujourd’hui celle de l’intégration, qualifiée d’« échec effrayant ».

Fronde. L’examen du projet de loi Sarkozy débute donc cet après-midi. Devant la fronde des responsables religieux catholiques, protestants et orthodoxes ainsi que des mouvements chrétiens sonnant la charge contre un texte qualifié de « machine à fabriquer des sans-papiers », Nicolas Sarkozy avait promis des amendements. Il a ainsi fait supprimer la disposition prévoyant qu’en cas de rupture du contrat de travail, l’étranger verrait sa carte de séjour retirée. Mais les associations qui luttent aux côtés des sans-papiers restent mobilisées. Elles n’excluent pas un durcissement du texte de la part de députés ultras. Au coeur de leurs inquiétudes, le sort des étrangers malades. Une version antérieure du projet de loi abrogeait la disposition prévoyant la délivrance d’un titre de séjour à l’étranger « dont l’état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d’une exceptionnelle gravité », la réservant à ceux « dont l’absence mettrait en jeu le pronostic vital ». Les associations ont protesté, le ministère de la Santé s’est ému. L’Intérieur a reculé. Mais certains députés n’ont pas renoncé : Jérôme Rivière (UMP, Alpes-Maritimes) avait déposé un amendement « [subordonnant] l’octroi d’une carte de séjour à un étranger malade à l’existence d’un danger vital et immédiat ». Retoqué par la commission de lois, il pourrait revenir pendant le débat.

Catherine Coroller

(1) Réalisé les 28 et 29 avril auprès de 1 000 personnes âgées de 18 ans et plus.

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Diversion

par Gérard Dupuy

Faire voter une nouvelle loi sur l’immigration, après tant d’autres et sans qu’aucun fait nouveau ne justifie une quelconque urgence, voilà une de ces ficelles électorales grosses comme des câbles de marine dont on s’étonne seulement que quelqu’un ait suffisamment de toupet pour y recourir. Sarkozy n’est pas homme à se laisser arrêter pour si peu, mais il y aura peut-être une justice immanente pour punir son mauvais tour. Sa loi devait lui fournir une rampe de lancement pour la présidentielle. Mais elle tombe à un si mauvais moment, après la débandade CPE et en pleine panade Clearstream, qu’elle risque soit de passer presque inaperçue, soit de paraître ouvertement ce qu’elle bien en fait : une diversion. Pour caresser efficacement l’opinion dans le sens du poil, il faut éviter de la chatouiller trop ostensiblement.

Il n’est pas sûr d’ailleurs que cette opinion soit si conforme aux préjugés péjoratifs qu’on se fait d’elle. Notre sondage montre ses réticences à l’égard des présupposés de la loi Sarkozy. Sur un sujet apparemment aussi populaire que le « choix » (le tri) des candidats à l’immigration selon des critères égoïstes, les objections morales ont ligué contre lui les Eglises. Sans correctif réfléchi, cette immigration « au mérite » équivaudra à une nouvelle forme de pillage des pays d’origine de cette main-d’oeuvre qualifiée dont la formation ne coûte rien. Le problème n’est pas que la France accueille des médecins maliens, si elle en a besoin, c’est qu’elle ne le fasse pas aux dépens du Mali. Or, sans mécanismes compensateurs, la loi aggravera les déséquilibres déjà existants. Elle redoublera l’injustice par le cynisme.

www.liberation.fr/page.php ?Article=378921

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Une marchandise de premier choix

Les candidats seraient sélectionnés en fonction des nécessités de l’économie

par Tristan Coloma et Vittorio de Filippis

Trop d’immigration familiale et pas assez d’im- migration professionnelle. En d’autres termes : trop d’immigration « subie » et pas assez d’immigration « choisie ». Nicolas Sarkozy le proclame dans l’exposé des motifs de son projet de loi : « L’immigration à des fins professionnelles, qui représente à peine 7 % des flux, doit être encouragée car cette situation n’est favorable ni à l’économie française ni au développement des pays d’origine. » L’immigration familiale, en revanche, qu’elle passe par le regroupement familial stricto sensu ou les mariages mixtes, doit être drastiquement limitée. Question réponse autour d’un texte polémique.

1. Que veut dire une immigration « choisie » ? Cela signifie, pour le gouvernement, attirer des étudiants et des actifs de haut niveau, ou exerçant « une activité professionnelle salariée dans un métier et une zone géographique caractérisée par des difficultés de recrutement et figurant sur une liste établie par arrêté de l’autorité administrative ». Un rapport sera remis au Parlement en juillet 2006 qui comportera, pour la première fois, des objectifs quantitatifs prévisionnels.

2. Qui est concerné ?

Dès la rentrée 2006, les étudiants étrangers éligibles seront choisis selon un nouveau système multicritères (projet d’études, compétences linguistiques, parcours académique et personnel, intérêts de la France et du pays d’origine), s’ajoutant aux critères actuels (ressources, absence de menace à l’ordre public, inscription dans un établissement d’enseignement).

Pour les professionnels, le projet de loi créé un titre de séjour baptisé « compétences et talents » de trois ans. Cette carte sera réservée aux étrangers « susceptibles de participer de façon significative et durable au développement économique ou au rayonnement, notamment intellectuel, culturel ou sportif, de la France ou de leur pays d’origine ». La sélection prendra en compte la « personnalité » et les « aptitudes » de l’étranger, le « contenu » de son projet, la « nature de l’activité qu’il se propose d’exercer, et [son] intérêt pour la France et le pays d’origine ».

3. Est-ce un moyen de répondre aux pénuries de main-d’oeuvre ?

En 2002, le Plan rendait un rapport alarmant sur les besoins de main-d’oeuvre sur la période 2002-2010. La France devrait recruter de 700 000 à 810 000 personnes par an pour remplacer les salariés qui partiront à la retraite. Ce n’est pas d’informaticiens dont la France risque de manquer. Bien plutôt d’assistantes maternelles, d’ouvriers du bâtiment, de vendeurs, d’enseignants, de routiers ou d’employés de maison. Voire même de fonctionnaires de la catégorie la moins gradée. Le Plan proposait deux solutions : former les chômeurs, les plus éloignés de l’emploi, mais aussi ceux qui se sont arrêtés de travailler avant l’âge de la retraite. A demi-mot, le rapport proposait aussi l’ouverture à l’immigration, 120 000 étrangers par an.

4. Quelles conséquences pour le Sud ?

Les partisans de l’immigration choisie font valoir que ce sont des dizaines de milliards de dollars qu’envoient chaque année les migrants dans leur pays. Plus de 160 milliards, estime la Banque mondiale, et même sans doute près de 250 milliards en y ajoutant les transferts informels. Bien plus que les 78 milliards de dollars d’aide publique au développement versés en 2005 par les pays riches aux pays en développement. Au niveau mondial, près de 500 millions de personnes dépendraient de ces transferts de fonds. L’ennui, c’est que personne ne peut dire dans quelle mesure ces opérations favorisent l’expansion des pays de départ.

Du côté des pays du Sud, on assiste à un exode des éléments les mieux formés. Les étudiants effectuant leurs études à l’étranger ne reviennent que trop rarement dans leur pays. Même chose pour les travailleurs qualifiés. Le fait qu’un Indien décroche un diplôme d’informaticien qu’il exploitera aux Etats-Unis, pour ensuite valoriser cette expérience chez lui, est bon pour l’Inde. Mais il en va autrement de la plupart des pays en développement. Un exemple ? Le départ pour l’Europe d’infirmières du Surinam, formées au compte-gouttes, est catastrophique, tant sur le plan humain que sur le plan budgétaire.

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