Sarkozy sur les terres de l’extrême droite

"l’Humanité", 25 avril 2006
 
Nicolas Sarkozy veut contourner le rejet des contre-réformes libérales en jouant avec les thèmes sécuritaires et xénophobes chers à l’extrême droite

Un pacte tacite, non-écrit et mutuellement avantageux lie Nicolas Sarkozy à l’extrême droite. Son objectif : déporter le centre de gravité du débat politique, contourner la question sociale et faire de « l’immigration » et de « l’insécurité » les thèmes phares de la campagne présidentielle. Pour confisquer, comme en 2002, le débat politique aux citoyens.

Le président de l’UMP n’a jamais dissimulé son intention de « séduire » les électeurs du Front national. En plagiant, samedi dernier, devant les nouveaux adhérents de son parti, un slogan bien connu du Front national, Nicolas Sarkozy reste fidèle à une stratégie arrêtée de longue date et fait sien un discours auquel ses sympathisants, il le sait pour avoir contribué à leur radicalisation, sont sensibles.

Mais au-delà de cette stratégie de long terme, il s’agit aussi, pour le candidat déclaré à l’élection présidentielle, de redonner des gages et des repères à des troupes déboussolées par la gestion et l’épilogue de la crise du CPE (voir ci dessous).

En plaidant en fin de crise pour le retrait d’un CPE dont il revendiquait pourtant quelques semaines auparavant la copaternité, Nicolas Sarkozy a pris le risque de distendre les liens avec une partie de ses électeurs acquis à ses discours de fermeté et à ses promesses de « rupture ». Vers ceux-là, Jean-Marie Le Pen et Philippe de Villiers ont multiplié les oeillades appuyées aussitôt le CPE enterré, certains de tirer profit de ce qu’ils appellent la « capitulation » du gouvernement face « à la rue, aux syndicats et aux casseurs ».

La pire des surenchères

Projet de loi sur l’immigration, nouvelles promesses de « débarrasser » le pays de « la racaille », des « bandes » et des « voyous », propos extrémistes : Nicolas Sarkozy entend ramener ceux de ses électeurs qui doutent et seraient tentés par le FN ou le MPF au bercail. Et, au passage, en profiter pour ratisser large. Un jeu de tir à la corde qui pousse l’extrême droite à la pire des surenchères, comme en témoigne le brûlot paranoïaque de Philippe de Villiers, qui prétend les services aéroportuaires français infiltrés par des terroristes islamistes.

Pour le chef de l’UMP, désormais sans rival dans la course à l’investiture présidentielle, il s’agit maintenant de tourner, très vite, la page d’une mobilisation sociale et d’un débat sur l’emploi qu’il sait pouvoir être, pour lui, de sérieux obstacles.

Pilier du gouvernement depuis 2002, Nicolas Sarkozy n’ignore pas que les électeurs sont enclins à sanctionner des sortants qui trébuchent, depuis vingt ans, sur la préoccupation numéro un des Français : le chômage. Le pourfendeur du « modèle social français » est conscient que c’est le retour de la question sociale, totalement évacuée de la campagne présidentielle de 2002, sur le devant de la scène, qui est à l’origine des cinglantes défaites infligées à la droite en 2004 et, sur un autre plan, de l’échec du « oui » qu’il avait défendu lors du référendum sur la constitution européenne en 2005. Mieux que quiconque, le chef de l’UMP connaît l’ampleur du rejet des contre-réformes libérales dont il prône l’accélération. Un rejet, il le sait, qui peut lui barrer la route en 2007. D’où le grand contournement qu’il tente d’orchestrer avec la complicité d’une extrême droite qui ne voit pas d’un mauvais oeil ses thèses recyclées, donc légitimées, sûre qu’elle est que ses électeurs préféreront « l’original à la copie ».

Report des voix villiéristes

Dans ce sinistre pas de deux, il s’agit aussi pour Nicolas Sarkozy de s’assurer un second tour présidentiel que les sondages font apparaître de moins en moins confortable pour lui. En jouant sur le terrain de la surenchère, il espère s’assurer le report des voix villiéristes et lepénistes. En septembre dernier, Jean-Marie Le Pen, heureux de constater que l’accord de Nicolas Sarkozy avec ses « propositions et analyses sur un certain nombre de sujets », n’avait d’ailleurs pas exclu d’appeler à voter pour le chef de l’UMP dans l’hypothèse où celui-ci affronterait, au second tour, un candidat de gauche. Autant de calculs auxquels manque une donnée constante depuis 2002. Les électeurs déjouent invariablement les plans savamment établis.

Rosa Moussaoui