Nicolas Sarkozy veut ravir leurs électeurs au FN et au MPF

"le Monde", 25 avril 2006
 
La métamorphose est totale. Après avoir plaidé pour le retrait du contrat première embauche (CPE), poussé au dialogue avec les syndicats et veillé comme une mère poule à la sécurité des manifestants, Nicolas Sarkozy durcit son discours une fois la crise passée. Devant près de 2000 nouveaux adhérents de son parti réunis, samedi 22 avril à Paris, le ministre de l’intérieur s’est explicitement adressé aux électeurs du Front national avec l’idée de "les chercher un par un"

Pour être sûr d’être compris, le plus simple est encore d’employer la rhétorique de leur leader. Moins martial, mais tout aussi déterminé, le ministre de l’intérieur, dont le projet de loi sur l’immigration doit être examiné dès le 2 mai à l’Assemblée nationale, a lancé : "S’il y en a que cela gêne d’être en France, qu’ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu’ils n’aiment pas (...). On ne peut pas demander à un pays de changer ses lois, ses habitudes, ses coutumes tout simplement parce qu’elles ne plaisent pas à une infime minorité." Enchaînant dans la même veine : "On en a plus qu’assez d’avoir le sentiment d’être obligé de s’excuser d’être français."

Ces propos font écho à ceux prononcés par deux de ses rivaux à la présidentielle : Jean-Marie Le Pen, président du FN qui, dans les années 1980, déclarait "La France, aimez-la ou quittez-la", et Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France, dont les affiches proclament : "La France, tu l’aimes ou tu la quittes."

Le message de M. Sarkozy souhaite porter au-delà des rangs frontistes et villiéristes. Témoin, cet appel aux électeurs du PCF : "Je veux aussi m’adresser à la gauche populaire, à tous ceux qui ont cru au Parti communiste." "Un certain nombre d’hommes et de femmes de la gauche peuvent se dire qu’avec nous, ça va changer", a-t-il précisé. Avant de décocher une flèche à Ségolène Royal sur son projet. "C’est : circulez, y a rien à voir ", a-t-il ironisé. Le président de l’UMP qui, selon un sondage CSA réalisé pour i-télé et Le Parisien du 24 avril, se voit distancé par Mme Royal dans les intentions de vote au second tour (son score est de 47 % contre 53 % pour la candidate PS) veut maintenant apparaître comme le candidat des milieux populaires.

Un double discours ? Pas du tout, rétorquent les partisans du ministre de l’intérieur. Sénateur des Hauts-de-Seine et conseiller de M. Sarkozy, Roger Karoutchi note que "l’électorat populaire, qu’il ait voté FN ou PCF, est désormais le plus abstentionniste". Pour le ramener aux urnes, le président de l’UMP estime qu’il faut lui parler de "l’ordre et de l’autorité de l’Etat", aussi bien que des "protections sociales intangibles". M.Karoutchi poursuit : "Nicolas s’adresse à [ces électeurs] en passant par-dessus les clivages traditionnels en leur disant : je ne suis peut-être pas le candidat de votre parti, mais je suis votre homme ."

Pour le camp sarkozyste, la crise du CPE a remis le FN dans le jeu. "Qui voit-on aujourd’hui dans les journaux ?, s’interroge, désolé, un proche du ministre de l’intérieur. Villiers et Le Pen ! Il y a deux mois, personne n’en parlait." Cette résurgence de l’extrême droite vient compliquer la tâche du probable candidat qui estimait jusqu’alors en avoir écarté le danger. Après avoir encouru le reproche de complaire à la rue, il se voit contraint à la surenchère afin de donner des gages à la partie la plus droitière de son camp au risque de s’en aliéner la part la plus centriste. Samedi, M. Sarkozy a une nouvelle fois justifié sa position sur le CPE, expliquant qu’il ne souhaitait pas que l’UMP "soit associée à la précarité afin de ne pas faire cadeau à la gauche des erreurs traditionnelles de la droite".

M. Le Pen et M. de Villiers ont immédiatement réagi à l’offensive de M. Sarkozy. "On peut aller à la chasse aux voix du Front national et perdre sa place, a déclaré le premier. On gagne une voix du FN et on en perd trois à son bénéfice." Le second s’est félicité sur Europe 1, que "la villiérisation des esprits" soit "en marche", en excluant toujours un éventuel ralliement à M. Sarkozy au second tour de la présidentielle. "Je ne ferais pas voter pour quelqu’un qui préconise le droit de vote des étrangers", a indiqué M. de Villiers.

François Hollande a estimé, pour le Parti socialiste, que "la droite n’avait pas le monopole de l’amour de la France". Quant au PCF, autre cible de M. Sarkozy, il a estimé que, "loin de combattre Jean-Marie Le Pen, Nicolas Sarkozy est prêt à épouser ses idées pour le pouvoir".

Philippe Ridet

Agenda

Présenté le mercredi 29 mars en conseil des ministres, le projet de loi "immigration et intégration" devrait être examiné en première lecture à l’Assemblée nationale à partir du mardi 2 mai. Il devrait être débattu au Sénat début juin.

Soucieux de le faire adopter avant l’été, le gouvernement envisage de déclarer l’urgence sur ce texte. Il n’y aurait alors qu’une seule lecture dans chacune des deux chambres.

Avec ce projet de loi, le ministre de l’intérieur souhaite substituer une "immigration choisie" à "l’immigration subie".