Les évêques s’opposent à Sarkozy sur l’immigration

"le Figaro", 21 avril 2006
 
Le ministre de l’Intérieur défend son projet, critiqué par une partie de la hiérarchie des Eglises catholique, protestante et orthodoxe

LE TON MONTE entre Nicolas Sarkozy et les évêques de France. L’objet du bras de fer : le projet de loi sur l’immigration et l’intégration, qui sera débattu à partir du 2 mai à l’Assemblée nationale. Le durcissement des règles du regroupement familial et des conditions de régularisation des clandestins, ainsi que le choix affiché d’une immigration de travail sélective sont autant d’options qui inquiètent les représentants du clergé français en charge des questions sur les migrants.

Hier, le quotidien La Croix a publié une lettre que le ministre de l’Intérieur a envoyée à Mgr Jean-Pierre Ricard, président de la Conférence des évêques, pour tenter d’apaiser les craintes. Nicolas Sarkozy rappelle les intentions de son projet : « La France n’a plus les moyens d’accueillir tous ceux qui voient en elle un eldorado », écrit-il. Il annonce également qu’il est prêt à assouplir son texte sur trois points. Tout d’abord, les épouses victimes de violences conjugales, même si elles ne peuvent justifier de trois années de vie commune, pourront prétendre systématiquement à un titre de séjour. Ensuite, les étrangers venus pour des raisons professionnelles et perdant leur travail bénéficieront d’un délai pour retrouver un emploi sans se voir retirer leur carte de séjour. Enfin, le délai de recours pour les étrangers sous le coup d’une expulsion passerait de quinze jours à un mois. Jean-Arnold de Clermont, président de la Fédération protestante de France, et Mgr Emmanuel, président de l’Assemblée des évêques orthodoxes, ont également reçu une lettre de Nicolas Sarkozy pour les avertir de ces trois « ajustements ».

Changement de contexte

Les échanges entre le ministère et les représentants des Eglises chrétiennes ont en fait commencé en février. Le 10 avril, Nicolas Sarkozy a reçu Mgr Stanislas Lalanne, porte-parole de la Conférence des évêques, Mgr Olivier de Berranger, évêque de Saint-Denis, président de la commission épiscopale pour la mission universelle de l’Église, ainsi que Mgr Claude Schockert, évêque de Belfort-Montbéliard, chargé de la question des migrants. Ce rendez-vous n’a manifestement pas suffi à rassurer tout le monde.

A quelques jours de la discussion parlementaire, la publicité faite autour des interrogations épiscopales fait monter la tension d’un cran autour du projet immigration. D’autant que la gauche, requinquée par la crise du CPE, a bien l’intention d’en découdre. Les députés PS préparent la bataille d’amendements. Quant aux mouvements d’extrême gauche, ils voient dans l’immigration un nouveau « domaine de la lutte » après le CPE. Est-ce un hasard ? Les occupations de lieux symboliques par les sans-papiers ont repris ces dernières semaines. En 2002, lors de la préparation de la première loi immigration de Nicolas Sarkozy, les évêques n’avaient pas manifesté leurs désaccords aussi publiquement. A l’été 2002, la hiérarchie catholique était restée en retrait lorsqu’un collectif de sans-papiers s’était installé dans la basilique Saint-Denis, précisément dans le diocèse de Mgr de Berranger, qui leur avait apporté son soutien.

Cette fois, le contexte a changé. Le nouveau projet du ministre de l’Intérieur concerne l’organisation de l’immigration et non plus seulement la lutte contre les filières mafieuses. Il touche à l’immigration familiale, sujet sensible pour l’Église catholique.

Peut-être, le ministre, occupé sur le front étudiant, a-t-il aussi délaissé un peu ses relations avec les milieux catholiques. Le 6 février, il a été ulcéré par une tribune du jésuite Christian Mellon dans La Croix appelant les chrétiens à la « désobéissance civile » contre le concept d’immigration choisie. « C’est un peu facile, s’agace-t-on dans son entourage, de critiquer sans avoir de proposition concrète à avancer. »

Marie-Christine Tabet