Bandes, bandas et bandanas

"le Monde", 30 mars 2006
 

Chronique de Françis Marmande

Bandes, hordes, meutes, voyous, lascars, classes dangereuses. Séparées ou pas séparées du corps social ? C’est toute la question. Et les bandas ? Orchestres de rue, passacailles, vents, souffle, cuivres, cymbales, mélange explosif de quasi-néophytes et de vieux routiers, gaieté solaire pour nuits chaudes, hélicons comme la lune, artificiers des fêtes incontrôlées (voir "bandes"). Bandas : troupes coiffées de bandanas qui ne craignent rien des bandes. On devrait apprendre leur musique aux bandes. Ça changerait tout. Dans les manifs, au foot, au rugby bien entendu, bon nombre de signaux musicaux proviennent de la culture des bandas. Sans qu’on le sache. Au fait, s’agit-il de culture ? Précisément.

La culture des bandas relève d’autant plus de la culture, qu’elle ne s’en doute pas. Il faut savoir jouer d’un instrument tout en dansant (et en buvant). La musique de bandas n’est pas assez normalisée, pas assez juste, fignolée, tracassière, pour se pavaner en concert ou en festival. Musique de rue (voir "chien"), musique de joie (voir "fille"), musique d’arènes (voir Brigitte Bardot), sept bandas à la fois dans les rues de Pampelune qui convergent, non seulement Frank Zappa ou John Cage n’ont jamais poussé si loin, mais ils auraient adoré ça. Prenons une fin de semaine au hasard. Le vendredi 31 mars, la revue ContreTemps organise à la Maison de l’Amérique latine des débats sur philosophie et engagement (à partir de 9 h 45, 217, boulevard Saint-Germain). Les 2 et 3 avril, la Maison de la culture MC93, à Bobigny, programme deux jours de fête avec gaïteros (bombardes à double anche), bandas fameuses de Nîmes et de Mont-de-Marsan, buvettes, bodegas et lampions. Sacré pari dans le 9-3, personne - à part le festival de Vic dans le Gers - ne convoquant des bandas pour quelque autre fin que défiler à l’air libre avec haltes à chaque bar.

Le dimanche 2 avril, le collectif "Uni(e)s contre une immigration jetable" enchaîne, place de la République (13 heures), débats, prises de parole et musiques (93 Slam Caravane, Bernard Lavilliers, Didier Super, La Brigade, Louise Attaque, Mano Solo, Cali, Souad Massi, Têtes Raides, Didier Lockwood, etc.). Avec sa guitare, son sourire et son chapeau texan, M. Mouloud n’eût pas déparé.

M. Mouloud est parti le 27 février. A l’angle des rues Saint-Maur et Jean-Pierre-Timbaud (Paris, 11e arrondissement), dans le quartier des derniers combats de la Commune, sa tente reste vide, ouverte, une rose posée sur le sac de couchage. Qu’est devenu son chien ? Il faudra que je demande au boulanger ou à la Marquise.

A la Marquise, où il buvait son petit rhum, une photo rappelle le souvenir de M. Mouloud, la cinquantaine très classe, que tout le monde respectait. La rue, il était tombé dedans il y a plus de vingt ans. Un précurseur. Comment ? Comme n’importe qui, surtout les "sans", peut tomber dans la rue. La dignité, la serviabilité et la langue de M. Mouloud faisaient la fierté du quartier. Il refusait les restes mais acceptait les invitations. A côté de sa tente, un petit reposoir de carton et quelques lettres dont aucune ne dit Mouloud, mais M. Mouloud. L’une d’elles est ornée d’un dessin d’enfant si ressemblant que c’est comme ça que j’ai reconnu M. Mouloud. "La rue tue", "l’indifférence tue", les mots déposés disent plus vrai qu’un slogan de cigarettes. M. Mouloud aimait le rhum et fumer du tabac. Qu’eût-on voulu aussi ? Qu’il mourût un peu plus tôt et sans plaisir ? C’est fait.

Les semaines ne font pas que finir. Elles recommencent : du 7 au 9 avril, des chanteurs kabyles viennent chanter à la Cité de la musique (Takfarinas, Massi, Iness Mezei & Akli, Idir). Sans le savoir, ils chanteront pour M. Mouloud : pas vers lui ni dans sa direction, mais pour lui : à sa place. Chanter, ce n’est pas de la culture en conserve. C’est une façon de penser à M. Mouloud. Une façon de penser à la vie.