Jean-Pierre Dubois (LDH) : "On est en pleine privatisation de l’immigration"

nouvelobs.com 29 mars 2006
 
Interview de Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des droits de l’homme (LDH), membre du collectif Uni-e-s contre l’immigration jetable

Par le biais de son projet de loi sur l’immigration choisie, quel type de population vise Nicolas Sarkozy ?

- Tout d’abord, ce n’est pas le seul Sarkozy qui est en cause, mais Chirac, Villepin, Sarkozy. Nous ne voulons pas personnifier ce débat. Ce texte concerne non seulement tous les étrangers présents en France mais également tous ceux qui sont en relation avec eux, voisins, conjoint, etc... Il touche tous les étrangers quel que soit leur statut, de celui qui dispose d’un titre de séjour au sans-papiers. Mais si l’on pousse l’analyse plus loin, on se rend compte qu’au final, il s’agit d’un projet de loi directement pensé pour se mettre au service des entreprises des pays riches. Les moyens de l’Etat sont tout entier mobilisés pour les patrons.

En réalité, il crée trois catégories distinctes d’immigrés. D’abord, les étrangers très compétents, qui disposeront de la nouvelle carte d’immigration "compétence et talent". Pour ceux-là, les démarches seront facilitées. On voit bien que par ce biais, les pays riches font leur marché dans les pays pauvres et leur volent des compétences nécessaires à leur développement. C’est une démarche très cynique. C’est probablement la vision du co-développement que défend Chirac.

La deuxième catégorie est constituée par les "immigrés jetables". C’est sans précédent dans le droit français, on lie le contrat de travail au titre de séjour. Les papiers sont désormais chez le patron. Ce n’est plus le préfet qui décide d’expulser un immigré. Une fois renvoyé chez lui, le travailleur malien pourra toujours contester son licenciement depuis Bamako.

La troisième catégorie est le clandestin. Ce texte est une véritable fabrique de sans-papiers et va encourager l’exploitation illégale de ces travailleurs très dociles. A ce titre, une tribune de Roselyne Bachelot parue le 22 octobre 1999 dans Le Monde est éloquente. Elle décrit d’avance les mesures que prendront ses amis politiques lors de leur accession au pouvoir. Elle dit "il faut avoir le courage ou le cynisme de dire que nous allons nous livrer à une démarche néo-colonialiste de grande envergure pour assurer la survie de nos sociétés post-industrielles vieillissantes. [...] Après avoir pillé le Tiers-monde de ses matières premières, nous nous apprêtons à le piller de la grande source de richesse du troisième millénaire : l’intelligence". On est en plein dans la privatisation de la politique de l’immigration.

La possibilité de retirer son titre de séjour à un immigré lors de la rupture de son contrat n’instaure-t-elle pas une nouvelle forme de double peine ?

- C’est certain, mais c’est une double peine avec une caractéristique particulière : c’est le patron qui la prononce. L’idée c’est de disposer de salariés bien dociles. Dans ces conditions, il y a très peu de chances que ces travailleurs se syndiquent et revendiquent. Alors certes, lorsque l’on emploie des sans-papiers, c’est encore mieux, mais désormais, même ceux qui disposent d’un titre de séjour en règle ont cette épée de Damoclès au-dessus de la tête.

De manière générale, lorsque l’on est immigré en France aujourd’hui, il vaut mieux être docile. C’est le cas notamment pour les couples. Si une rupture intervient dans les quatre ans suivant le mariage, il est considéré comme blanc et le conjoint immigré se voit retirer son titre de séjour. Le problème, c’est que tout le monde sait que c’est de la discrimination et on crée une colère qui rebondit sous toutes les formes.

Plus largement, sur tous les sujets, le gouvernement est sourd. On ne peut pas tenir face à une société qu’on méprise à ce point.

Quels sont les quotas que veut imposer Nicolas Sarkozy ? Sur quelle base compte-t-il en décider ?

- Je ne dispose pas d’informations précises sur ce point. Dans le texte lui-même, il n’y a pas d’indication de quotas. Pour l’instant, rien n’a filtré sur des mesures d’application de la loi. Il instaure simplement une logique d’adaptation de l’immigration aux besoins des entreprises. Non seulement cette logique est cynique, mais elle est idiote. Elle se base sur l’illusion qu’on va pouvoir utiliser les pays du Sud comme des réservoirs. Or, l’Inde ou la Chine deviennent des pays très compétitifs et leurs ressortissants qualifiés préfèrent y travailler. Pour garder notre avantage technologique, nous sommes en train de construire une ligne Maginot qui aura le même succès qu’en 1940. Pour ce qui est des quotas, je pense que pour l’instant personne n’en avance car le gouvernement veut tranquillement faire passer l’idée de l’immigration choisie avant d’aller plus loin.

Propos recueillis par Clément Moulet