La nouvelle traite de l’« immigration choisie »

"les Inrockuptibles", 28 mars - 3 avril 2006
 
Jamais, depuis... 1938, la France ne s’était à ce point assise sur le respect de la dignité humaine

Dans un bel élan d’honnêteté, Roselyne Bachelot-Narquin, députée UMP, ancienne ministre de l’écologie dans le gouvernement Raffarin, écrivait en 1999 : « Il faut avoir le courage ou le cynisme de dire que nous allons nous livrer à une démarche néocolonialiste de grande envergure pour assurer la survie de nos sociétés postindustrielles vieillissantes. Après avoir pillé le tiers-monde de ses matières premières, nous nous apprêtons à le piller de ce qui sera la grande source de richesses du troisième millénaire : l’intelligence » (le Monde, 22 octobre 1999). Sept ans plus tard, nous y sommes, à l’initiative, pour une fois conjointe, de Villepin et de Sarkozy.

Ce retour aux pillages humains sans complexe prend la forme d’un projet de loi modifiant le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA). Ce texte, qui sera examiné début mai par l’Assemblée nationale, vise à remplacer l’« immigration subie » - celle des étrangers qui ont besoin de s’exiler - par une « immigration choisie » - celle des têtes et des bras dont la France estime avoir besoin pour sa prospérité.

La fin justifiant les moyens, le gouvernement cogne à bras raccourcis sur les droits liés à la personne. Pour des raisons évidentes, la communauté internationale reconnaît à ces droits un caractère tellement fondamental qu’ils imposent aux Etats l’obligation d’ouvrir leurs frontières aux migrants qui peuvent s’en prévaloir. S’il s’agit donc d’une immigration à l’évidence « subie », c’est aussi une immigration éminemment légale. Au nom de l’intérêt national, le gouvernement n’en veut plus. Il s’apprête donc à entraver notamment la réunion des familles étrangères, les mariages mixtes et même certaines reconnaissances en paternité. Au passage, le droit d’asile devrait prendre de nouveaux mauvais coups.

Dans ce contexte rétrograde, le gouvernement n’entend pas mieux traiter l’immigration qu’elle appelle « choisie ». Ses victimes ne seront désirables qu’à condition d’accepter un statut d’outils jetables après usage. Inutile d’être prophète pour affirmer que, dans la panoplie machiavélique du projet de loi, le nouveau titre de séjour promis au plus bel avenir sera celui de « travailleur temporaire ». Dès lors que le contrat de travail serait terminé ou rompu, l’étranger devrait décamper. Jamais, depuis... 1938, la France ne s’était à ce point assise sur le respect de la dignité humaine.

Comme pour donner un avant-goût de l’avenir qu’ils nous réservent, les ministres de l’intérieur et de la justice ont signé le 21 février 2006 une circulaire de traque systématique, jusque dans leur domicile ou leur foyer, des « outils humains » indésirables ou usagés qu’il est également recommandé de piéger dans les préfectures sur convocations que les ministres osent appeler « loyales ». La chasse sera d’autant plus fructueuse que le projet de loi supprime toute possibilité de régularisation des sans-papiers, y compris après dix ans ou plus de présence en France.

La bataille qui s’engage contre le projet de loi n’est donc pas seulement un combat contre une réforme du droit. Elle correspond au rejet d’une conception archaïque de l’humanité. Quelque 350 organisations associatives, politiques et syndicales se sont rassemblées dans le collectif Uni-e-s contre une immigration jetable (UCIJ) pour la mettre en échec. Plus de 15 000 signataires ont déjà approuvé sa pétition) [1]. L’UCIJ organise, par ailleurs, le dimanche 2 avril place de la République à Paris un grand concert qui sera l’occasion pour des dizaines d’artistes [2] d’exprimer leur dégoût de la nouvelle traite migratoire.

par Catherine Teule (vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme) & par Nathalie Ferré (présidente du Groupe d’information et de soutien des immigrés), pour le collectif Uni-e-s contre l’immigration jetable (UCIJ)


(1) www.contreimmigrationjetable.org

(2) 93 Slam Caravane, Aklid., Bernard Lavilliers, Cali, Didier Lockwood, Didier Super, Dyonisos, Fil, La Brigade, La Rue Kétanou, Lady Laistee, Loïc Lantoine, Lo’jo, Louise Attaque, M.A.P., Mano Solo, Oaïstar, Rodolphe Burger, Souad Massi, les Têtes raides...