La loi Sarkozy franchit les frontières de la logique

"le Canard enchaîné", 1er mars 2006
 

« LE nouveau projet de loi sur l’immigration va rendre rigide une politique que l’on gérait de manière très souple, au moyen de circulaires et de consignes données aux services préfectoraux ».

C’est Patrick Weil, chercheur au CNRS, et chargé de mission auprès de Lionel Jospin en 1997, qui commente ainsi le projet de loi présenté voilà quelques jours par Sarkozy au Comité interministériel de contrôle de l’immigration.

Selon lui, et son avis est partagé par diverses associations de défense des immigrés, ce texte couronne une pratique qui, depuis trois ans, entrave l’immigration « économique » (dont, pourtant, Sarkozy prétend se faire le champion) au détriment de l’immigration « familiale ».

« Sous la gauche, rappelle Weil, on délivrait 8 600 permis de travail à des étrangers chaque année. Aujourd’hui, c’est moins de 7 000 ».

Avec la future loi, le gouvernement pourra établir des listes de secteurs susceptibles d’employer des étrangers : mécanique, maintenance, hôtellerie-restauration, travaux publics, hôpitaux. L’objectif est de faire passer l’immigration économique de 5 à plus de 50%.

Une perspective qui suscite, là encore, l’incrédulité des spécialistes. Ils soulignent qu’aucun pays au monde n’atteint ce pourcentage. Mais le but de Sarko est aussi de limiter le plus possible le regroupement familial. Celui-ci ne serait autorisé qu’à l’issue de deux ans de présence en France et le droit au mariage - même avec un conjoint français - serait rogné.

Selon l’Union nationale des associations familiales, cette restriction est non seulement contraire à la Constitution mais économiquement absurde : « Le système va fabriquer de plus en plus de clandestins dont les enfants subiront une situation qu’ils n’auront pas choisie, avec des moyens d’existence encore plus précaires ».

Patrick Weil a été plus loin, le 15 février sur France Culture, en qualifiant la future loi d’« usine à gaz qui va faire exploser le travail des préfectures (...). Il y aura fatalement une création massive de "ni-ni", des immigrés sans papiers ni expulsables (à cause de la Convention européenne des droits de l’homme) ni régularisables ».

Commentant le récent rapport de la Cour des comptes sur le sujet, son président, le peu gauchiste Philippe Séguin, a renchéri en déplorant la présence persistante de « 300 000 personnes en situation irrégulière, situation qui n’est pas acceptable et qu’il faut régler ». Comment ? Par de nouvelles « reconduites à la frontière », mais aussi - car cette solution, si prisée par Sarkozy, « ne peut, à elle seule, être à la hauteur du problème » -, ajoute Séguin, « par la régularisation ».

Fils d’immigré lui-même, Sarkozy a bien fait de ne pas se tromper d’époque, il aurait pu devenir un « ni-ni »...

J.-F. J.

NDLR : On n’est pas obligé de souscrire à l’analyse de Patrick Weil exprimée dans l’article sur les "charmes" de la politique migratoire version Chevènement